Nous recevons de M. E. L. Muybridge de San Francisco (États-Unis) une série de photographies d'un intérêt peu commun ; nous les reproduisons ci-contre. Elles offrent la solution d'un problème longtemps et infructueusement étudié, qui consiste à retracer les différents temps de l'allure du cheval au pas, au trot et au galop[1]. Il y a là des difficultés considérables ; tous ceux qui ont pratiqué la photographie instantanée comprendront l'importance de ces difficultés, et reconnaîtront que c'est par un prodige de patience et d'habileté qu'il a été possible de fixer dans ses différentes positions l'image d'un cheval de course lancé avec une vitesse de près de 20 mètres à la seconde ; celle d'un train express ou de la tempête.
Les résultats qu'a obtenus M. Muybridge intéressent le physiologiste qui étudie le mécanisme des mouvements complexes exécutés par le cheval dans sa marche, aussi bien que le peintre qui s'est donné pour mission d'en représenter l'aspect fidèle. C'est une bonne fortune pour la Nature de pouvoir les publier pour la première fois.
Nous avons reproduit directement les photographies du savant Américain par les procédés d'héliogravure en relief ; le lecteur a donc sous les yeux la représentation mathématique de documents qui perdraient tout leur intérêt, s'ils avaient été copiés par un dessinateur si consciencieux qu'il puisse être. Nous avons sacrifié la valeur artistique de la gravure à son exactitude, qui importe ici d'une façon capitale.
Il suffit d'examiner attentivement les différentes positions du cheval photographié dans chacune des planches ci-jointes, pour se rendre compte de la complexité des mouvements qu'il exécute, et pour reconnaître que certaines de ces positions paraissent tout à fait invraisemblables. Si un artiste en avait donné la représentation par le dessin, on l'accuserait assurément de s'être livré aux fantaisies de son imagination. Mais quand on sait qu'il s'agit d'épreuves photographiques, on admire les enseignements qu'elles révèlent pour en tirer parti.
M. Muybridge a choisi comme modèles les plus célèbres chevaux de course de l'autre côté de l'Atlantique. Le cheval Abe Edginton est représenté au pas dans la figure 1, il se déplace dans cette allure avec une vitesse de 106 mètres à la minute.Figure 1. – Cheval au pas. – 106 mètres à la minute.
La figure 2 nous montre les différentes positions de Mahoruch au petit galop, animé d'une vitesse de 200 mètres à la minutes,Figure 2. – Petit galop. – 200 mètres à la minute.

Figure 2. – Trot. – 715 mètres à la minute.La figure 3 représente le cheval précédemment cité Abe Edington au trot, marchant avec une vitesse de 715 mètres à la minute. – Ces trois premières séries de photographie reproduisent assez fidèlement les reliefs du modèle, en mettant en évidence les parties lumineuses du modèle. Il n'en est plus de même pour les deux dernières séries qui ne nous offrent plus guère que des silhouettes rappelant des ombres chinoises ; mais quel intérêt dans leur examen !
Figure 4. – Trot. – 727 mètres à la minute.La figure 4 (celle du milieu de la page 25 nous montre les différentes positions du cheval Occident, lancé au trotavec une vitesse de 727 mètres à la minute.Figure 5. – Galop. – 1142 mètres à la minute. La figure 5 enfin est un véritable tour de force photographique ; elle reproduit la succession des temps de l'allure de Sallie Gardner, au grand galop de course, fendant l'espace avec une vitesse de 1142 mètres à la minutes.
Nous recommandons à nos lecteurs de bien étudier chacune des positions du cheval dans ce mouvement vertigineux. Dans le n°1 (fig. 5) une seule jambe, celle de devant droite touche terre, tandis que les trois autres sont suspendues par une énergique contraction des muscles. Dans le n°3 (fig. 5) on voit le cheval entièrement isolé, aucune de ses jambes ne touche le sol, elles sont ramassées sous le ventre, au moment où elles vont être lancées, comme sous l'action d'un ressort qui se détend.
On remarquera dans les n^^os^^ 8 et 9, comme une des jambes de devant est singulièrement tendue, dans une position qui n'aurait jamais été soupçonnée sans le recours de la photographie instantanée.
Nous devons ajouter que l'écartement des lignes verticales sur les photographies de M. Muybridge est de 21 pouces anglais, soit de O^^m^^,582 millimètres et celui des lignes horizontales de 0^^m^^,102 millimètres. – Les numéros indiqués au-dessus de chaque figure ont été ajoutés après coup sur le cliché, et servent à l'étude de chacune des images.
Ces différentes gravures héliographiques forment un précieux complément de l'intéressant travail que nous avons publié récemment (Moteurs animés, par M. le docteur Marey. – Voyez la Nature, 6^^e^^ année, 1878, 2^^e^^ semestre, p. 273 et 289). Elles constituent un document inédit d'une haute valeur, et dont nos lecteurs apprécieront assurément l'importance.

En images :

La Nature n°289 – 14 décembre 1878 – Page 23 La Nature n°289 – 14 décembre 1878 – Page 24 La Nature n°289 – 14 décembre 1878 – Page 25 La Nature n°289 – 14 décembre 1878 – Page 26

Voir la page Presse

Note

[1] Ces photographies curieuses, dont nous offrons la primeur à nos lecteurs, sont actuellement déposées à Paris, chez MM. Brandon et Morgan Brown, 1, rue Laffitte, à Paris.